Cécité
Dans le silence de mes nuits,
Dans la nuit de mes jours,
Sans lueurs et sans bruits …
Et seule l’immensité du désespoir et du froid,
Qui m’étreint et m’effraie,
Eclaire de son plus sombre gris,
Le long et plat chemin du souvenir …
As the lone, frighted user of a night-road
Suddenly turns round, nothing to detect,
Yet on his fear’s sense keepeth still the load
Of that brink-nothing he doth but suspect ;
And the cold terror moves to him more near
Of something that from nothing casts a spell,
That, when he moves, to fright more is not there,
And’s only visible when invisible :
So I upon the world turn round in thought,
Ainsi je parcours le monde en pensée
Et, ne voyant rien, ne reprends pas courage
Tandis que ma terreur née d’une cause inconnue
Se réfugie dans ce vide éprouvé du corps
Et sauve mon sens de l’horreur du mystère
De ne pas voir en lui-même le mystère du mystère.
So I upon the world turn round in thought,
And nothing viewing do no seen cause got,
To that felt corporate emptiness forsake,
And draw my sense of mystery’s horror from
Seeing no mystery’s mystery alone.
Dans l’obscurité je cherche la lumière,
L’éclatante lumière, disparue pour toujours,
Tout ce que j’observe en ouvrant les paupières …
La nuit étoilée et la clarté du jour.
Je ne verrai plus le charme de tes yeux,
Mais j’entendrai ta voix douce, câline
Le frisson d’un baiser sur ta bouche divine …
Dans ma profonde nuit, tu es ma providence
Tes yeux seront les miens, jusqu’au bout du chemin …
” A tous les vents de l’air fit flotter mon enfance …
Et la feuille échappée aux arbres du rivage.
J’ai plus d’un souvenir profondément gravé,
Et l’on peut distinguer bien des choses passées
Dans ces plis de mon front que creusent mes pensées.
Tombé de lassitude au bout de tous ses voeux …
Comme un gouffre dans l’onde,
Mon âme où ma pensée habite comme un monde,
Tout ce que j’ai souffert, tout ce que j’ai tenté,
Tout ce qui m’a menti comme un fruit avorté,
Mon plus beau temps passé sans espoir qu’il renaisse,
Les amours, les travaux, les deuils de ma jeunesse,
Et, quoique encore à l’âge où l’avenir sourit,
Le livre de mon coeur à toute page écrit !
Si parfois de mon sein s’envolent mes pensées,
Mes chansons par le monde en lambeaux dispersées ;
S’il me plaît de cacher l’amour et la douleur
Dans le coin d’un roman ironique et railleur ;
Si j’ébranle la scène avec ma fantaisie,
Si j’entre-choque aux yeux d’une foule choisie
D’autres hommes comme eux, vivant tous à la fois
De mon souffle, et parlant au peuple avec ma voix ;
Si ma tête, fournaise où mon esprit s’allume,
Jette le vers d’airain qui bouillonne et qui fume
Dans le rythme profond, moule mystérieux
D’où sort la strophe ouvrant ses ailes dans les cieux,
C’est que l’amour, la tombe, et la gloire et la vie,
L’onde qui fuit, par l’onde incessamment suivie,
Tout souffle, tout rayon ou propice ou fatal,
Fait reluire et vibrer mon âme de cristal …
D’ailleurs, j’ai purement passé les jours mauvais,
Et je sais d’où je viens, si j’ignore où je vais.
L’orage des partis avec son vent de flamme,
Sans en altérer l’onde a remué mon âme.
Rien d’immonde en mon coeur, pas de limon impur
Qui n’attendit qu’un vent pour en troubler l’azur ! “
Victor Hugo
(Les Feuilles d’automne)
Juin 1830
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