Propos & Détours

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Heureux qui comme Verlaine

12

Sonnent les cloches de Charleville
Habillées de sordides arabesques
Frissonnent les pins fragiles
De cette émouvante fresque

Passant ici furtivement
Aux pieds d’antiques encorbellements
Je m’égare aux songes blêmes
De ce gavroche au verbe d’énanthème

Tombant de Charybde en Scylla
Mon ombre s’écarta, et, non loin de là
S’exhibait le lieu de culte
Qui de ses rêves devint sépulcre

606

” De la musique avant toute chose
Et pour cela préfère l’Impair
Plus vague et plus soluble dans l’air
Sans rien en lui qui pèse ou qui pose

Il faut aussi que tu n’ailles point
Choisir tes mots sans quelque méprise
Rien de plus cher que la chanson grise
Où l’Indécis au Précis se joint

C’est des beaux yeux derrière des voiles
C’est le grand jour tremblant de midi
C’est, par un ciel d’automne attiédi
Le bleu fouillis des claires étoiles !

Car nous voulons la Nuance encore
Pas la couleur, rien que la nuance !
Oh ! la nuance seule fiance
Le rêve au rêve et la flûte au cor !

Fuis du plus loin la Pointe assassine
L’esprit cruel et le Rire impur
Qui font pleurer les yeux de l’Azur
Et tout cet ail de basse cuisine ! “

(Art Poétique)

- 1885 -

2341

Les quais et wagons, en illuminations excentriques
Imprégnés du parfum âcre des délires
Semblaient regorger de poèmes alchimiques
Dures élucubrations contre des mannequins de cire !

Eclats de rêves, éveils hallucinogènes ?
Les murs parlaient, ils hurlèrent
Dans un dernier sommeil en Ardennes
J’embrassais, pédéraste, Arthur R.

185

Les sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci
Crurent, et c’est un point encore mal éclairci
Lire au ciel les bonheurs, ainsi que les désastres
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.

(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
Le rire est ridicule autant que décevant
Cette explication du mystère nocturne)

Or ceux-là qui sont nés sous le signe Saturne
Fauve planète, chère aux nécromanciens
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens
Bonne part de malheur et bonne part de bile

L’imagination, inquiète et débile
Vient rendre nul en eux l’effort de la raison

Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison
Brûlant comme une lave, et rare, coule et roule
En grésillant leur triste idéal qui s’écroule

Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
Mourir, – en admettant que nous soyons mortels, -
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
Par la logique d’une influence maligne

(Poèmes Saturniens)

54

” Votre âme est un paysage choisi
Que veut charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques

Tout en chantant sur le mode mineur
L’amour vainqueur et la vie opportune
Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
Et leur chanson se mêle au clair de lune

Au calme clair de lune triste et beau
Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
Et sangloter d’extase les jets d’eau
Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres “

(Clair de lune)

369

Verlaine ? Il est caché parmi l’herbe, Verlaine.

Oui, Verlaine est caché.

Caché par son modeste et orgueilleux thuriféraire qui lui avait succédé comme ” Prince des Poètes “, et qui, depuis, est devenu la figure de proue de ce que nous avons choisi de désigner comme notre modernité.

Caché dans l’ombre écrasante de Rimbaud pour qui il eut toutes les faiblesses – il aimait cela, la faiblesse – et dont il reconnu, avant tous, le génie.

Caché par les faits divers tapageurs, les violences, le coup de revolver de Bruxelles, la fée-absinthe, les prisons, les hôpitaux, les débauches crapuleuses, la triste maison de la rue Descartes.

Caché par la gloire anthologique, ” sanglots longs “, ciel ” par-dessus le toit “.

Caché par un ” art poétique ” dont il disait, en 1890, que ce n’était ” qu’une chanson, après tout “.

Caché par Debussy et par Fauré, qui font avec ses vers une musique autre et en prennent souvent à leur aise.

235

” Comme la voix d’un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse

Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
Cerulle et câline

Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
Purs de toutes ombres
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
De tes cheveux sombres

Comme la voix d’un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse

Puis je louerai beaucoup, comme il convient
Cette chair bénie
Dont le parfum opulent me revient
Les nuits d’insomnie

Et pour finir, je dirai le baiser
De ta lèvre rouge
Et ta douceur à me martyriser
- Mon Ange ! – ma Gouge !

Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline “

(Sérénade)

650

L’univers poétique de Verlaine s’organise en fonction de cette structure binaire, faisant du présent un exil, et du jadis le lieu d’où nous sommes irrémédiablement bannis.

Dans la mesure même où le passé – passé de l’individu, passé des civilisations – est investi de tout ce que le poète érige en valeur, le présent sera nécessairement vidé de substance.

Intégration, aussi, de ce qui est plus visiblement le métier poétique.

Un poème comme ” Chanson d’automne ” doit autant à ses audaces rythmiques ou phoniques qu’à son lexique, d’être dans toutes les mémoires.

Plus magistral encore, plus sinueux, ” Soleils couchants ” invente une versification allusive, et comme en marge des usages.

Quatre mots se répètent à la rime, mélancolie, couchants, soleils, grèves.

A lui seul, le groupe ” soleil couchant ” fournit quatre fins de vers, grâce aux enjambements.

L’ensemble

………….. soleils
Couchants sur les grèves

apparaît, sans variante, deux fois sur seize pentasyllabes.

On comprend mieux en quoi consiste, dans les Poèmes Saturniens, la musique verlainienne, faite de récurrences à tous les niveaux de l’expression, de rimes intérieures, de ” pédales ” vocaliques qui soutiennent la strophe ou le poème.

120

” Une aube affaiblie
Verse par les champs
La mélancolie
Des soleils couchants
La mélancolie
Berce de doux chants
Mon coeur qui s’oublie
Aux soleils couchants
Et d’étranges rêves
Comme des soleils
Couchants sur les grèves
Fantômes vermeils
Défilent sans trêves
Défilent, pareils
A des grands soleils
Couchants sur les grèves “

(Soleils couchants)

641

L’oeuvre de Paul Verlaine vivra.

Pauvre et glorieux poète, qui, pareil au feuillage, a plus souvent gémi que chanté.

Malheureux ami que j’aimai toujours et qui ne m’a pas oublié !

Dans ton agonie, tu réclamais ma présence, et j’arrive trop tard, songeant que l’heure est peut-être proche en effet où je devrai obéir à ton appel.

Mais son âme et la mienne ont toujours espéré, que dis-je, ont toujours cru en un séjour de paix et de lumière où nous serons tous pardonnés, purifiés, – car qui donc aurait l’hypocrisie de se proclamer innocent et pur ? – et c’est là, en plein idéal, que je te donne rendez-vous et que je te répondrai :

Me voici.

611

Paul Verlaine

(1844 – 1896)

février 21, 2009 - Posté par jomico | Littérature | | Pas encore de commentaires

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