La lune sous le caniveau

J’ai l’impression de vivre une mort.
Je n’ai plus de centre. Je fuis. Chaque jour, je prends la forme d’un départ. Il n’y a pas de préparatifs à faire. Je décide seulement. Je me lève de l’endroit où je me trouve, je traverse la rue emplie de pourriture et désertée de morale. Vendeurs de mort attendant les avides de rêves, femmes évoluant et s’offrant à des hommes banals, drogue et alcool, seuls moyens d’avoir une trêve …
Je dois aller encore plus loin, le longs des murs gris, des eaux glauques, des palissades noircies. Des enfants aux pieds nus jouent avec des ordures, des navires de carton voguent dans les caniveaux. Les gamins, petits adultes, veulent être des durs, et jouent avec des couteaux, comme d’autres aux chevaux.
Sensation inexprimable, gluante, envahissement de viscosité. Je deviens soif, uniquement, totalement. Je retrouve ainsi d’une manière factice, un centre, une totalité. Je cours. Je crie. Je recherche la plus petite ombre. Je regarde au loin les hommes. Comment font-ils avec cette même soif ? Je voudrais qu’ils m’apprennent. Je crie.
Je dois commencer à me dessécher. Ma voix déjà ne porte plus … Ici pas de faux-semblants, un seul mot d’ordre, survivre … Peu à peu je n’ai plus devant les yeux, que des formes floues. Je tombe. Le cercle se referme. Je me débats encore. Tout devient grisaille. Je parle de moi-même.

” Le long du vieux faubourg, où pendent aux masures
Les persiennes, abri des secrètes luxures,
Quand le soleil cruel frappe à traits redoublés
Sur la ville et les champs, sur les toits et les blés,
Je vais m’exercer seul à ma fantasque escrime,
Flairant dans tous les coins les hasards de la rime,
Trébuchant sur les mots comme sur les pavés,
Heurtant parfois des vers depuis longtemps rêvés.
Ce père nourricier, ennemi des chloroses,
Eveille dans les champs les vers comme les roses ;
Il fait s’évaporer les soucis vers le ciel,
Et remplit les cerveaux et les ruches de miel.
C’est lui qui rajeunit les porteurs de béquilles
Et les rend gais et doux comme des jeunes filles,
Et commande aux moissons de croître et de mûrir
Dans le coeur immortel qui toujours vont fleurir !
Quand ainsi qu’un poète, il descend dans les villes,
Il ennoblit le sort des choses les plus viles,
Et s’introduit en roi, sans bruit et sans valets,
Dans tous les hôpitaux et dans tous les palais.”
Le soleil
Charles Baudelaire

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